La syllogomanie des frères Collyer et de la NSA, un danger pour le veilleur

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9239BF7F4F7093763BE6BA388BF7DLangley Collyer (photo AP)

Les frères Collyer étaient les fils d’un gynécologue réputé de Manhattan et d’une chanteuse d’opéra. Homer était un « Phi Beta Kappa » (association étudiante la plus ancienne et prestigieuse) de Columbia, diplômé en droit maritime pour l’amirauté. Langley était ingénieur et un pianiste qui se produisait au prestigieux Carnegie Hall. [1]

En 1909, dans leur vingtaine, les frères déménagèrent dans la banlieue chic et blanche de Harlem, à l’angle de la 5ième avenue et de la 128ième rue. C’est dans cet appartement de quatre étages qu’ils se replièrent peu à peu sur eux-mêmes en parallèle à la ghettoïsation du quartier.

Une rumeur commença à naitre dans Harlem, celle de deux frères, très riches et solitaires, ne sortant que la nuit pour faire les poubelles et ayant installé des pièges partout dans leur appartement. Les enfants jetaient des pierres aux fenêtres en les surnommant « les frères fantômes ».

En 1947, la police entra dans l’appartement et découvrit le cadavre d’Homer. Il fallut trois semaines pour évacuer 120 tonnes d’objets et d’ordures et trouver le cadavre de Langley.

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Homer était devenu aveugle dans les années 30, Langley s’occupa de lui durant toutes ces années, le lavant, le nourrissant avec des centaine d’oranges par semaine, un remède censé lui redonner la vue. Il acheta et conserva des quotidiens pour que son frère puisse les lire lorsqu’il aurait retrouvé la vue. Des centaines de milliers de journaux. Il y avait aussi des chats…

Langley avait disposé des pièges partout dans ce capharnaüm, l’enquête révéla qu’il fut ensevelit sous une montagne de déchet après avoir trébuché sur l’un de ses pièges en allant nourrir son frère. Ce dernier mourut de faim, abandonné et incapable de sortir de ce labyrinthe.

L’histoire de ces deux frères est passée à la postérité à New-York, les pompiers parlent d’un « Collyer » à la radio pour spécifier un appartement insalubre et emplit de déchets. Les parents voulant que leurs enfants rangent leur chambre demandent s’ils veulent finir comme les frères Collyer.

Cette tendance à accumuler de façon compulsive et excessive des objets (sans les utiliser), indépendamment de leur utilité, de leur valeur ; parfois sans tenir compte de leur dangerosité ou de leur insalubrité est appelée syllogomanie. Selon Wikipédia [2], « L’accumulation excessive peut aller jusqu’à affecter la mobilité et interférer avec des activités de base, comme faire la cuisine ou le ménage, voire se laver ou dormir. On ignore s’il s’agit d’un trouble isolé ou, plutôt, du symptôme d’une autre affection, comme un trouble obsessionnel compulsif. »

Dans la mesure où l’accumulation peut être symptomatique de problèmes de santé mentale, d’un sentiment de perte de contrôle de sa vie, l’accumulation peut-être vue comme une tentative de réaffirmer un certain contrôle, une capacité à agir et à se prendre en charge [3].

Et si la collecte de données de la NSA révélait le même ensemble de craintes ?

Serait-elle révélatrice d’un état de toute-puissance, une façon d’affirmer son pouvoir et son contrôle ou bien, au contraire, s’agirait-il plutôt d’un indice d’une carence, d’une peur qui paralyse et qui pousse désespérément à retrouver ses pouvoirs perdus dans un monde décentralisé et hors de contrôle ?

Cela ne veut pas dire que ce n’est pas dangereux mais peut-être que la NSA devient plus dangereuse pour elle-même que pour nous. Le risque étant qu’elle soit inefficace dans un premier temps et qu’elle meure écrasée sous ses disques durs dans un second temps.

Sans titrePour voir une description de chaque entité et de la masse des données collectées, voir ici : http://www.lemonde.fr/technologies/visuel/2013/08/27/plongee-dans-la-pieuvre-de-la-cybersurveillance-de-la-nsa_3467057_651865.html

Un article du Washington Post d’aujourd’hui [4] donne des pistes sur l’efficacité du dispositif. Selon une étude réalisée par la New America Foundation, une association à but non lucratif basée à Washington, dans la majorité des cas, l’application de la loi et des méthodes traditionnelles d’enquête suffisent pour trouver les indices et les preuves afin de se prémunir contre les risques et engager les poursuites.
« Une analyse de 225 cas de terrorisme à l’intérieur des États-Unis depuis le 11 septembre 2001 a conclu que la collecte en vrac des dossiers téléphoniques par la NSA « n’a eu aucun impact perceptible sur la prévention des actes de terrorisme. » »
Pour un budget annuel estimé à 15 milliards de dollars, les résultats ne sont pas très probants…

Les histoires des frères Collyer et de la NSA doivent nous interpeller, nous les veilleurs. Dans un métier où la syllogomanie est souvent vue comme une vertu. Ratisser au plus large, ne rien laisser passer, tout stocker au cas où… sont des méthodes inefficientes et couteuses.

Si l’analyse et la synthèse sont souvent le talon d’Achille de l’accomplissement du cycle de l’information [5] , l’aspect qualitatif de la collecte, du tri et du stockage est et sera de plus en plus critique pour le veilleur s’il ne veut pas être écrasé par les « big datas ».

Références:
[1] http://www.nytimes.com/2003/10/26/nyregion/the-paper-chase.html?pagewanted=all&src=pm

[2] http://fr.wikipedia.org/wiki/Syllogomanie

[3] http://www.counterpunch.org/2014/01/03/the-nsa-and-the-parable-of-the-hoarder/

[4] http://www.washingtonpost.com/world/national-security/nsa-phone-record-collection-does-little-to-prevent-terrorist-attacks-group-says/2014/01/12/8aa860aa-77dd-11e3-8963-b4b654bcc9b2_story.html

[5] Avant-propos de Christophe Deschamps : http://quoniam.info/competitive-intelligence/PDF/ebooks/Livre-Blanc-Intelligence-Analysis.pdf

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