Espionnage et renseignement humain sous la doctrine napoléonienne

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Petite escapade d’été. Voici la section consacrée aux espions dans l’ouvrage : « Traité sur le service de l’Etat-Major Général des Armées » écrit par M. Le Général GRIMOARD en 1809 à Paris. On y lit l’importance du renseignement, les différents types d’espions et la manipulation des sources. L’ensemble de l’ouvrage est disponible à la fin du billet. La section présentée ci-dessous se trouve page 195.

 » Un souverain, un ministre et un général ne pouvant trop bien savoir ce qui se passe dans les armées et les états ennemis et même amis, ne doivent rien négliger pour se procurer de bons espions de toute espèce et pour toutes sortes d’usages. On en trouve dans les cours, dans les armées, dans les villes, dans le plat pays et même jusque dans les monastères. Les uns s’offrent d’eux-mêmes, par l’appât de l’argent; on se procure les autres par les soins du Gouvernement, du général ou de ceux qui sont chargés de le seconder.
Il faut confier le département des espions d’une armée, à un homme de guerre doué de beaucoup d’imagination et de réflexion, et faire prendre aux autres officiers de l’état-major des connaissances sur ce détail , pour qu’ils les mettent en pratique lorsqu’ils sont détachés avec quelque division, ou obligés de donner des nouvelles de l’ennemi quand ils font des reconnaissances.
Plus il importe d’avoir des espions qui vous instruisent exactement des projets quelconques de l’ennemi, et plus il est difficile de s’en procurer de bons.

Il y a diverses classes d’espions :
1°. Des hommes considérables ou en place, qui, par cupidité et bassesse d’âme, cèdent à la corruption. C’est au Gouvernement à se procurer la plupart des espions de cette espèce, lorsqu’il prévoit la guerre ; car il faut de grands hasards pour en trouver quand elle est commencée. Quoiqu’ils soient les meilleurs et les plus désirables, ils sont sujets à beaucoup d’inconvénients, parce que ceux qui servent avec exactitude, ne veulent se confier qu’à très-peu de gens, et faire passer leurs avis qu’à un ministre ou à un général directement, afin de n’être pas découverts par trop d’intermédiaires; et pour peu que ceux-ci trouvent des obstacles, les nouvelles arrivent souvent trop tard.
2°. Des individus que l’on force, par des menaces ou les craintes qu’on leur inspire, à faire ce malheureux métier, quand on ne peut trouver aucun autre moyen de savoir ce qui se passe chez l’ennemi; mais plus la violence qu’on leur fait est dure et cruelle, plus il sera important de leur adjoindre, à titre de domestique, un homme sûr chargé de les surveiller.
3°. Des habitans considérables ou des prêtres, et des femmes galantes ou intrigantes, des pays où l’on porte la guerre, et qui, avec une partie de l’argent qu’on leur remet, se procurent quelquefois de bonnes correspondances. Les meilleurs espions sont souvent les femmes et les prêtres, qui inspirent ordinairement moins de soupçons que d’autres individus, et les derniers, surtout dans les pays catholiques, peuvent découvrir une foule de choses qu’on ne peut savoir que par eux.
4°. Des individus sédentaires dans l’armée ennemie, tels qu’officiers particuliers, domestiques des généraux, vivandiers, etc., déserteurs. Ces gens-là peuvent vous apprendre assez exactement où est l’ennemi, la direction qu’il suit, ainsi que les lieux et les positions où il établit des détachemens; mais ils n’en savent pas ordinairement davantage, et il faut beaucoup d’espions de cette espèce pour pouvoir juger, par le total de leurs nouvelles , des projets de l’ennemi ; car leurs rapports sont quelquefois si confus, qu’on n’en peut tirer parti qu’autant qu’on les met par écrit, pour en comparer plusieurs et tâcher de les éclaircir ou de les confirmer les uns par les autres.
5°. De simples paysans adroits et intelligens : on les appelle Buissonneurs. On n’en manque jamais ; mais il en faut une grande quantité qu’on envoie, sous prétexte de vendre des denrées, dans l’armée ennemie, sur ses flancs et dans ses communications, pour observer ses mouvemens, ceux de ses détachemens et leur force. On. ne doit pas se servir des buissonneurs à plus de quatre ou cinq lieues de leur demeure, parce qu’ils ne connaissent plus les chemins; aussi en change-t-on presque à chaque mouvement de l’armée. On trouve souvent de bonnes ressources dans ce genre, parmi les femmes de soldats et de vivandiers.
Les gens du pays, que leurs affaires amènent dans le camp; les habitans des villes ennemies et les prisonniers de guerre, sur-tout quand ils ont reçu de l’éducation, peuvent, dans des conversations dirigées adroitement, et sans affectation de curiosité, fournir des résultats très utiles.

On appelle espions doubles, ceux qui, pour recevoir un double salaire, vous rapportent ce qui se passe chez l’ennemi, comme ils lui rapportent ce qui se passe chez vous, quand ils peuvent le découvrir. Les espions doubles sont aussi utiles que les autres, sur-tout quand on les connaît pour tels; niais il est prudent de les faire surveiller de près, sans qu’ils s’en appercoivent, tandis qu’ils sont dans votre armée. On peut sur-tout les employer à faire passer de faux avis à l’ennemi; il ne s’agit alors que de les tromper eux-mêmes.

Il serait imprudent d’ajouter une confiance totale aux rapports des espions, même les plus fidèles.

C’est un principe reçu de tirer d’un espion toutes les lumières possibles, et de ne jamais s’ouvrir à lui. Il est également sage d’en employer au même objet plusieurs qui ne se connaissent pas, afin qu’ils ne puissent concerter leurs rapports. Il faut ne communiquer aveux que secrètement, leur dire peu de choses, les faire parler beaucoup, les dérouter en paraissant attacher de l’importance à des objets dont on ne soucie guère, du moins Jusqu’à ce qu’on connaisse bien leur caractère et la portée de leur esprit. Il est prudent de les faire espionner eux-mêmes, pour s’assurer qu’ils ne sont point doubles.

Malgré les précautions indiquées ci-dessus, on ne doit compter sur les rapports d’espions, toujours supposés inconnus entre eux, et questionnés séparément, qu’autant qu’ils se confirment les uns par les autres. Quand ils s’accordent sur les faits, on peut se déterminer.

Pour s’affectioner les espions et les engager à bien servir, il ne faut jamais leur refuser un léger salaire, même lorsqu’ils n’apprennent rien d’intéressant; mais il convient d’être libéral, même prodigue, quand ils donnent des avis importans et certains, car, dit le roi de Prusse, article 12 des Instructions militaires pour ses généraux, un homme qui, pour votre service, risque la corde, mérite bien d’en être récompensé.

On doit observer, lorsqu’on questionne des prisonniers, d’arriver à la connaissance de ce qu’on veut savoir, par de longs-détours qui leur fassent perdent de vue ce qu’ils ont dit, afin qu’après avoir été renvoyés , ils ne puissent fournir aucune induction au général ennemi, qui alors ne manquerait pas de mettre en action des espions doubles, pour vous entraîner dans de fausses mesures.

Nota: Si, pour alléger son travail, le département du bureau charge celui-ci de la rédaction des bulletins ou journaux de l’armée, il doit lui fournir exactement les matériaux nécessaires. »

Une réponse à Espionnage et renseignement humain sous la doctrine napoléonienne

  1. Excellent billet d’été qui met en lumière l’existence et l’importance de « connaissances » dont la pertinence ne peut être évaluée que sur une échelle continue, avec une facteur d’erreur qui s’ajuste à l’aide d’autres « connaissances » qui s’évaluent elles-aussi sur une échelle continue …

    Il est certes important de connaître, mais le stratège doit savoir pourquoi il veut « connaître », car sinon, il reste en situation d’incertitude et ne peut décider de quoi que ce soit.

    En ce sens, l’image de l’espion amenant de la demi-connaissance me fait toujours sourire quand on l’accompagne du concept de stratégie : cette dernière doit être, exister, être formulée, et alors être confortée ou non par la « semi-connaissance » apportée, quelque soit la valeur de cette dernière. La décision est prise en connaissance de cause.

    Frédéric Marin – alfeo.org

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