Il vaut mieux être Ulysse plutôt qu’Achille

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Cette semaine, je vous propose un moment avec Monsieur Frederic Caramello qui se présente mieux que je ne pourrais le faire en début d’interview.

Il prête son analyse pleine d’expertise et de bon sens sur les freins à la pratique de l’intelligence économique en France, la place de l’humain dans l’organisation et le calcul (possible ou non?) du retour sur investissement de la mise en place d’une démarche d’IE. Puis nous conclurons sur une touche…épique. N’hésitez pas à laisser vos commentaires!!!

Bonjour Monsieur Caramello, pouvez-vous vous présenter ?

Je vous remercie de m’inviter à m’exprimer sur votre remarquable site qui constitue un formidable observatoire des évolutions sociétales et d’intelligence en cours…
Après quelques décennies de service à différents niveaux ; comme on disait pour certains vétérans des légions romaines : je suis en « congé honorable » (je n’aime pas le mot retraite).
Depuis, hormis ma famille, la course à pied dans les montagnes, et quelques tâches ancillaires, je continue d’apprendre et tente de retransmettre ce que j’ai appris dans le monde de la défense et des armées : je veux dire le renseignement et la sécurité, qu’il convient maintenant d’appeler « intelligence économique ».
Me voici donc en quelque sorte devenu un expert et consultant comme on dit pompeusement ! Actuellement, en compagnie de quelques spécialistes, nous venons de créer une association au profit des PME. Elle offre la prise en compte de l’ensemble du spectre de l’intelligence économique. Connaissant les enjeux, notre « Action-Tank » œuvre en synergie avec la gouvernance régionale de l’IE afin d’accompagner les entreprises vers une meilleure gestion des informations et une stratégie « bien pensée ».

Vous avez récemment publié aux éditions Lavauzelle un ouvrage intitulé « Renseignement humain, Sécurité et Management ». Quel était votre objectif ?

Ayant l’habitude de faire des fiches et prendre de notes (je lis beaucoup et suis curieux), j’ai profité des innovations en bureautique pour en perdre le moins possible et mettre tout cela en forme puis tenter un plan. Peu à peu, il m’a semblé que cela pourrait intéresser certaines personnes d’autant que dans le même temps l’intelligence économique est devenue une nécessité et une priorité officielle. Alors je me suis dit que je pouvais participer à cet engouement et retransmettre mes savoir faire dans le domaine de l’entreprise et même au-delà, puisque je donne quelques conférences.
Et puis j’ai eu la chance de trouver un éditeur ! Alors j’ai franchi le pas.

Quels sont pour vous les freins à la pratique de l’Intelligence Economique qui existent au sein des entreprises et des administrations?

Pour faire simple, il me semble qu’il s’agit principalement d’un phénomène de relève générationnelle. En France, pour beaucoup de séniors, en caricaturant, sans remonter à l’affaire Dreyfus, le renseignement, c’est de l’espionnage (1), la sécurité consiste à utiliser des « barbouses » et le lobbying c’est « sale ». Ils n’en voient donc pas l’utilité ! Suite à quelques affaires comme Gemplus, depuis que la terminologie d’intelligence économique est utilisée, et qu’une impulsion officielle a été donnée, les choses bougent ! Le respect de la loi étant pris en compte (même si quelques « affaires » médiatisées défrayent la chronique), je constate que les jeunes cadres ont bien intégré le concept. De nombreuses formations en intelligence économiques sont conduites dans tous le pays, et j’ai même rencontré récemment un intervenant de haut niveau (Mr Laurent Delhalle) qui enseigne, entre autre, la contre intelligence économique (signe de maturité de la discipline). Je constate cependant que nos juniors par nature impatients sont parfois trop exigeants en voulant tout savoir sur tout et tous et tout de suite grâce à Internet !

Ceci dit, la difficulté est que pour faire de l’intelligence économique, hormis une ferme volonté des décideurs, il faut simultanément disposer :
– De personnels compétents ce qui impose des savoirs préalables pour détecter les « escrocs du renseignement, les courtisans, les mythomanes et les spécialistes autoproclamés ».
– De structures adaptées et souples. Il n’y a rien de pire qu’une rigidité organisationnelle routinière qui privilégie systématiquement la lettre au détriment de l’esprit. C’est le meilleur moyen pour négliger les signaux faibles et incohérents pourtant si importants !
– De moyens permettant de suivre les actions (conformité légale et morale) et les dérives cognitives ou décisionnelles.
Pour synthétiser, disons que c’est l’éternel problème de l’interaction entre la stratégie et la tactique (2) ; l’une ne va pas sans l’autre !

Vous accordez, dans votre approche, une place centrale à l’humain, estimez-vous que ce facteur n’est généralement pas assez pris en compte?

Effectivement ! Qu’il s’agisse de renseignement, de sécurité, de communication ou d’influence, l’homme est au centre de toutes les actions. C’est bien lui qui au sein d’entités humaines, au final fera la différence. Ce postulat implique que la formation individuelle et collective des personnels est cruciale ! Et là il me semble qu’on devrait d’avantage valoriser le concept d’équipe ! C’est-à-dire considérer que dans une entité humaine où interdépendances et actions collectives sont déterminantes pour atteindre un objectif, la réussite réside aussi dans la prise de conscience collective et la formation : l’entraînement et les automatismes dans certains types d’action collectives -drill- ! Dans une équipe, chaque membre sait que l’échec d’un intervenant entraîne l’échec de l’équipe. Pas dans un groupe où l’on peut rester passif et « ne faire que son job ». La différence, c’est l’esprit d’entreprise, le dévouement par la conscience des enjeux et de sa propre implication !
Quand par exemple on doit licencier, surtout dans les PME, la logique est souvent administrative (âge, niveau de responsabilité, montant des primes etc.). Pour moi la démarche doit être inverse, et la question peut être par exemple : au sein de notre équipe, quels sont les hommes clés (disposant de savoir-faire indispensables) dont on ne peut pas se passer maintenant et demain ? Les réponses sont parfois surprenantes !

La conséquence est que dans un système cognitif, on assiste souvent à une double dérive qui handicape beaucoup :

– Par facilité, on délaisse les capteurs et les réseaux humains. On se polarise sur Internet et le renseignement technique (facilement « budgetisable »). Il est vrai que la gestion des sources est complexe : elle demande des connaissances transdisciplinaires, une grande compétence d’environnement, du temps et beaucoup d’humilité… Il en va de même pour la sécurité qui ne doit pas se limiter à gérer par informatique des badges, des antivirus et des caméras de surveillance !

– Par méconnaissance, on sous estime le rôle fondamental du traitant. Partant des flux d’informations dont il dispose, ce dernier va rechercher du sens pour un décideur à un moment donné et lui fournir des synthèses et points de situation exploitables que celui-ci va valider (ou non). Dans ce domaine, pour tout manager, la « sensure » par surinformation, est pire que la censure.
C’est également lui qui gère le fond d’information en répondant aux questions : que faut-il garder en mémoire? Combien de temps ? Comment indexer pour pouvoir retrouver les informations stockées ? Que faut-il oublier ?). C’est extrêmement important ! Pour moi, les deux principales richesses d’une entité humaine sont la qualité des personnels et des archives (ce qui implique de s’intéresser aussi au traitement des informations sensibles !).

Quelle est votre réponse lorsque l’on vous questionne sur le retour sur investissement de la mise en place d’une démarche d’IE ?

Impossible ! Il faut considérer l’intelligence économique comme une aide au management et quitte à me répéter, non pas comme le moyen de tout savoir sur tout et tous en permanence ! On doit y investir préventivement une part « raisonnable » (en fonction du contexte) de moyens adaptés qu’ils soient humains, financiers, matériels et organisationnels, puis organiser des procédures et des zones d’ignorances (à garder secrètes)…
En effet, quand tout va bien, comment savoir si c’est lié à la qualité de son entité, à la chance, à la faiblesse des autres intervenants, ou au fait que son système d’intelligence économique et de décision est performant ?
Inversement, en cas d’échec, comment évaluer sans tomber dans la recherche d’un bouc émissaire les causes ? Je souligne au passage l’importance de la pratique du retour d’expérience, de l’analyse après action et des rapports d’étonnement. Mais ceci est une autre histoire !

Lors d’une conversation que nous avons eue antérieurement, vous m’avez dit qu’en terme d’IE, tout avait été écrit dans l’Iliade et l’Odyssée d’Homère. Pouvez-vous partager ce raisonnement avec le lecteur?

Vous connaissez la boutade sur le « plus vieux métier du monde ! » (Pour aller voir ces dames, il faut savoir où elles sont et connaître les tarifs – le renseignement est donc le plus vieux métier du monde-). Ceci conduit à exprimer une règle ancestrale : Plus un décideur dispose d’informations, plus leur gestion est sa prise de décision sera complexe (susceptible d’être « finement jouée »). Mais plus sa marge de manœuvre et son champ d’action seront importants !

Bien que le vocabulaire et les technologies aient évolué, les fondamentaux sont immuables. Et l’intelligence économique constitue probablement la première activité des hommes : pour se protéger des prédateurs il faut savoir, comprendre et anticiper ! Effectivement, on retrouve tous cela dans les écrits d’Homère (3). Je conseille donc de relire avec un nouveau regard cette épopée et de prendre le temps de « méditer » sur le sujet. Il en va de même pour la Bible où sont cités de nombreux exemples de pratique décisionnelle basée sur la recherche de renseignement, des actions de sécurité, de secret et d’influence. Pour ne donner qu’un exemple, qui me semble d’actualité, citons Luc : Chap 14 – 31-32 : « Quel est le roi qui partant faire la guerre, à un autre roi, ne commencera pas par s’asseoir pour examiner s’il est capable avec 10 000 hommes de se porter à la rencontre de celui qui marche contre lui avec 20 000 ? Sinon, alors que l’autre est encore loin, il lui envoie une ambassade pour demander la paix».

Pour conclure, disons que sous réserve de conformité légale et morale (on ne peut pas faire n’importe quoi), il vaut mieux être comme Ulysse (méfiant, rusé, discret et calculateur mais courageux et toujours en recherche d’information) que comme Achille (passer en force avec arrogance, sûr de son invincibilité et sans disposer de beaucoup d’informations). Ce dernier d’ailleurs périra de mort violente (il avait un point faible : la partie du talon, qui depuis porte son nom), alors qu’Ulysse finira par vaincre toutes les obstacles, fussent t-ils divins et retrouver sa famille, ce qui était son objectif.

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(1) Pour moi, le terme espionnage doit être réservé aux services étatiques qui par nature conduisent des actions secrètes et « parfois limites au plan juridique ».
Quant au terme Intelligence économique, il recouvre le domaine de la veille (collecte, gestion, traitement et stockage de renseignements), la sécurité (protéger ses acquis) et la communication d’influence (modifier l’environnement sans employer la force).

(2) Cf. article paru dans le blog « tais toi quand tu parles » –  http://taistoiquandtuparles.over-blog.com/article-strategie-tactique-et-intelligence-economique-37525815.html

(3) Mr Jean Pierre Vernant à déjà souligné ce fait dans ses remarquables travaux où il oppose par exemple la figure d’Achille (guerrier brutal et direct) à celle d’Ulysse (qui utilise le renseignement, la désinformation, la ruse, le mensonge, le secret et de nombreux stratagèmes pour arriver à ses fin). Comme le disait Mr Vernant ; prenez l’exemple du cheval de Troie : c’est l’archétype de la désinformation et de la manipulation qui au final va donner la victoire à ses instigateurs ! Notons que c’est grâce à une parfaite connaissance de la psychologie des adversaires (toujours la compétence d’environnement) que le coup à été possible ! Les évolutions technologiques ne changent rien, d’ailleurs, n’appelle-t-on, pas cheval de Troie certains logiciels malveillants ?

2 réponses à Il vaut mieux être Ulysse plutôt qu’Achille

  1. fabre jean louis dit :

    c’est un dieu ce caramello !!!
    enfin un grand penseur dans notre époque qui ne produit que des soit disant intellectuel …..

  2. Terry Z. dit :

    Merci pour ce commentaire plein de spontanéité qui, je n’en doute pas, lui fera très plaisir. Je ne suis pas le seul à aimer me shooter au bon sens, ça fait plaisir.

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